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Infirmiers en temps de pandémie : une profession résiliente est-elle une profession plus forte ?

Interview d’Anne Perette-Ficaja, Rédactrice en chef du site INFIRMIERS.com

Pour faire face aux difficultés du travail dans le contexte d’urgence sanitaire actuelle, comment la profession infirmière se protège-t-elle ?

Disons qu’elle se protège de manière très variable en fonction des individus. Tout d’abord, j’aimerais poser très brièvement quelques bases sémantiques car de nombreux termes (exposition, stress, traumatisme, résilience etc.) se côtoient et sont fréquemment utilisés. Ils sont tous reliés, mais une définition de la résilience n’est pas inutile. Voici celle de Boris Cyrulnik, l’une des figures de la neuropsychiatrie, que je trouve simple et parlante : « on est hébété par un traumatisme, qu’est-ce qu’on fait ? Si on ne fait rien, on reste hébété. Et si on se débat pour se remettre en vie, c’est le processus de résilience. La résilience, c’est reprendre un autre type de développement après une agonie psychologique ».

« Agonie » est un terme fort et montre combien la souffrance peut être violente. L’exposition est variable en fonction des situations et les réactions pour s’en protéger dépendent elles-mêmes des individus – en l’occurrence les soignants.

Pour évacuer le traumatisme, les soignants peuvent effectivement échanger entre pairs, avoir recours à des consultations psychologiques… L’essentiel étant de ne pas rester seul et de ne pas être sujet mais acteur de sa santé psychologique.

Et comment peut-on continuer à vivre en restant positif devant la longévité de cette crise sanitaire lorsqu’on est infirmier ?

C’est toute la difficulté. Rester positif sans avoir de perspectives d’amélioration pose énormément de problèmes aux soignants qui sont exposés, de manière à la fois violente et aussi répétée, et sans visibilité sur la sortie de crise.

C’est la raison pour laquelle certains craquent d’ailleurs. Certains quittent la profession, ça peut arriver. Donc rester positif repose encore une fois, selon les institutions, sur plusieurs facteurs : cela peut être la solidité de l’engagement, celle de la santé psychologique, mais aussi la nature et la durée de l’exposition ou le partage d’expérience, parce qu’on sait très bien que la rumination met à mal les individus, leurs convictions et leur santé mentale.

Est-ce que vous en tant que Directrice de la rédaction du site INFIRMIERS.com, vous connaitriez des réseaux actuels externes et soutenants qui seraient susceptibles de venir en aide aux soignants ?

Dès le début de l’épidémie, la santé mentale des soignants a été identifiée comme un enjeu majeur. De nombreux réseaux de soutien psychologique dédiés aux professionnels ont été mis en place dès la première vague : des initiatives nationales (Ministère des solidarités et de la santé, numéro vert mis à disposition par l’Ordre…) ou locales portées par les échelons sanitaires régionaux et/ou les établissements par exemple. Mais aussi des initiatives personnelles de soignants qui vont consulter parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont plus en capacité de faire face, qui vont consulter des professionnels de la santé psychologique.

Un enjeu majeur à la fois de santé publique mais aussi de la pérennité de la profession. Parce que si l’on n’arrive pas à avoir des soignants qui veulent rester dans leur métier, c’est toute la profession (et avec elle le système de soins) qui risque de péricliter et de ne plus être attractive au long cours.

Peut-on penser que les vagues successives de cette pandémie subies aux urgences par ce métier, entament le capital de bien-être des soignants est qu’il en restera des séquelles ? Si oui, lesquelles ?

Oui je le crois sincèrement : les traces seront là. Et cette crise vient s’ajouter à un malaise préexistant que la France connaissait déjà très bien. Les infirmiers comme les autres professionnels du soin se sont exprimés à de nombreuses reprises à ce sujet ; ils ont exprimé leur malaise et leurs revendications, parfois dans la rue. Le malaise de la santé, surtout à l’hôpital, est quelque chose de très identifié et à quoi on n’a pas réussi pour l’instant à trouver une réponse satisfaisante.

Mais les traces que la pandémie va laisser doivent être prises dans leur globalité. Dans le lot, des facteurs positifs comme la solidarité professionnelle notamment ont également montré leur puissance dans le fait de faire face et de rester dans le métier. C’est tout à fait précieux, il faut l’écouter et en tenir compte. C’est d’ailleurs tout le sens de l’enquête scientifique lancée par l’ONI en début d’année.

Peut-on conclure que selon l’adage du philosophe allemand « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » pourrait se faire sans dommage pour la profession ?

Nietzsche l’a dit dans un contexte tout à fait particulier, très éloigné de celui d’aujourd’hui. En revanche, on ne peut pas faire la sourde oreille et ne pas vouloir entendre ce que dit la pandémie de la profession. Sa capacité de résilience existe bel et bien, et fait d’elle une profession forte. Mais elle n’est pas sans limite, et surtout, elle n’efface pas les traumatismes et ne fait pas des infirmiers des surhommes à qui on peut tout demander. Donc dire que ça se fait sans dommage pour la profession, assurément non ! Encore une fois, il faudra trouver comment convertir ce dommage en force positive, si c’est possible.

Les infirmiers sont très nombreux ç’est un métier pluraliste, on est infirmier sous plusieurs formes. La profession bénéficie-t-elle de la même égalité en termes de protection pour absorber cette crise et gérer le traumatisme ?

Il y a 740 000 environ infirmiers en France aujourd’hui, ce qui fait de la profession la première profession de santé en France en termes de volume. Naturellement, un tel nombre s’accompagne aussi de singularités, voire de disparités, même si le socle est commun et l’engagement l’est aussi. Bien sûr, les cas de figure sont très divers, mais on sait dans l’ensemble que les professionnels hospitaliers ont été particulièrement sollicités.

Autrement dit, le facteur de résilience est -il inné ou acquis ? Pour être plus précis, la résilience est-elle un trait de caractère ?

Les deux ! Effectivement, il s’agit d’une part de ressources intrinsèques, parce que les individus ne sont pas les mêmes, heureusement, mais il y a aussi les facteurs sociaux environnementaux qui jouent dans la perception de la situation et dans la réaction pour y répondre. Et puis il y a tous les facteurs environnementaux (l’école, l’éducation familiale, le milieu professionnel justement…) qui ont aussi leur influence. Autrement dit, la réponse n’est pas univoque et le caractère propre joue autant que les facteurs socio-professionnels.

On se rend à son travail, on se retrouve face à une situation d’extrême urgence et dramatique que l’on subit là depuis plus d’un an, et lorsque l’on revient chez soi, peut-on arriver à laisser son travail de côté ou est-ce que finalement on aura besoin d’accompagnement pour les soignants, un petit peu comme le traumatisme d’un soldat ?

 Alors à nouveau cela dépend de l’ampleur de la sévérité du trauma évidemment, de la ressource propre du soignant qui est exposé et de bien d’autres facteurs. En revanche, certains signes doivent alerter. Ce sont les symptômes de stress post-traumatique qui ne disparaissent pas. C’est la peur d’aller au travail, ce sont les tremblements, les palpitations cardiaques, les pleurs… Tout cela signe un stress post-traumatique trop important pour pouvoir continuer et qu’il faut prendre en charge évidemment.

Vous avez presque répondu par anticipation à ma question suivante qui était sur le stress devenu le quotidien de l’infirmier et finalement vous y avez en partie répondu ?

J’ai en partie répondu ; évidemment il y a l’adrénaline, en particulier dans certains services, bien sûr. La chaîne santé au travail va pas du tout avoir le même quotidien comme infirmier de réanimation et surtout en temps de Covid bien entendu. Mais la responsabilité par rapport au patient reste la même, et l’engagement reste le même ; donc en effet, le stress fait partie de ce métier et c’est une composante non négligeable à prendre en compte de manière bienveillante et attentive.

Dans votre entourage, compte tenu de toutes les personnes que vous fréquentez du monde des infirmiers, de ce métier magnifique, avez-vous des exemples de personnes qui ont réussi à conserver leur force mentale intacte devant une telle situation ou bien est-ce un véritable désastre ?

Et bien l’on connaît tous les cas de figure en interrogeant les infirmiers autour de nous, en les interviewant presque quotidiennement, toujours, parce que c’est la parole de terrain qui compte. Les deux cas de figure cohabitent : des soignants qui ont jeté l’éponge parce qu’ils se sont aperçus que ce n’était plus possible pour eux ni pour le patient, c’est à dire qu’ils n’étaient plus en état de prendre en soin. En revanche, il y a aussi des facteurs de résilience assez importants chez d’autres soignants qui leur ont permis de dépasser la dureté du quotidien. Je pense en particulier à la solidarité professionnelle qui est extrêmement vivace et particulièrement importante.

En dehors de cette solidarité professionnelle, quels moyens d’accompagnement supplémentaires pourraient, selon vous, être donné à la profession pour partager sa souffrance être acteur de sa reconstruction ?

En effet, être acteur de sa reconstruction et partager, c’est à dire ne pas rester seul dans son coin, ce sont des clés de la résilience, des clés de distanciation de l’événement traumatique, parfois répété (les décès par exemple) dans le cas du Covid. Chacun réagit avec sa sensibilité et met en place les moyens qui lui semblent les meilleurs pour lui. Ça peut être des consultations psychologiques, ça peut être le partage avec les pairs, ça peut être se replier du côté de sa famille, ça peut être changer de mode d’exercice. Il y a des hospitaliers qui sont devenus libéraux par exemple.

En conclusion vous êtes, il faut le rappeler, rédactrice en chef du site aujourd’hui incontournable pour la profession INFIRMIER.com dont on partage les articles sur nos espaces en ligne, …

 Je l’ai remarqué, merci beaucoup !

Combien les professionnels de santé sont-ils à vous suivre, est-ce que vous avez des éléments sur la success-Story d’INFIRMIER.com ?

INFIRMIER.com a fêté ses 20 années d’existence. Le site a eu 20 ans en 2020 exactement. Je vous le dis en prime, on vient de terminer une vaste enquête de lectorat auprès de plusieurs milliers d’infirmiers représentatifs de la profession. La notoriété de la marque est excellente. Il y a vraiment de bons scores de notoriété mais aussi de confiance, c’est à dire de légitimité, de fiabilité etc. Cela est très important. Évidemment nous sommes présents sur les réseaux sociaux (je ne vais pas vous abreuver de chiffres), mais on dispose de données assez favorables, et en particulier sur les réseaux sociaux. Le nombre d’infirmiers qui nous suivent progresse ; les professionnels sont satisfaits à la fois de l’information donnée, mais aussi de la réactivité à l’info, de la clarté des infos délivrées. En somme, on a plutôt bonne presse !

D’accord, je vous félicite, on est très heureux pour vous, je tenais à vous vous remercier d’avoir accepté cette interview pour ERON Santé. Pour une fois que ce n’est pas vous qui êtes devant le micro pour poser les questions, c’est mérité et on suivra votre parcours, on poursuivra de relayer vos interviews infirmiers et je voulais vous remercier une nouvelle fois au nom de toute l’équipe.

Merci infiniment Louis-Serge, et merci à ERON santé d’avoir eu la gentillesse de me solliciter pour cette interview, à réitérer avec grand plaisir.

Interview téléphonique réalisée le 30 avril 2021 par

Louis-Serge Réal del Sarte

Directeur Marketing Digital & Communication

Groupe ERON Santé

Bernadette Fabregas

De la nécessité d’accroître le leadership infirmier…

Interview de Bernadette Fabregas, infirmière, journaliste

La Question du jour : Comment accroître le leadership infirmiers en France ?

Commençons par trois mots : influencer, modifier, transformer… autant de défis auxquels la profession infirmière doit répondre aujourd’hui afin de peser positivement sur le système de santé français et montrer combien elle en constitue un des acteurs les plus forts, les plus investis, les plus indispensables à son efficience. Les défis sont en effet pluriels : sanitaire, structurel, organisationnel, démographique, économique…

Si l’on parle de leadership infirmier, une notion il est vrai encore assez confidentielle pour la profession, il s’agit donc pour l’ensemble des infirmières et des infirmiers – première profession de santé en France avec quelques 740 000 professionnels en exercice – de peser plus lourdement notamment sur les décisions issues des réformes successives de l’hôpital mais intéressant aussi les parcours de soin en ville, qu’ils jugent beaucoup trop médico-centrées.

On l’a vu plus encore depuis le début de la crise sanitaire, sa compétence sur tous les fronts, ses initiatives largement déployées, sa capacité d’engagement et de résilience donnent à la profession infirmière, au-delà d’un simple rayonnement médiatique (et il a été conséquent et il l’est encore) une forte valeur ajoutée. On peut en effet l’affirmer haut et fort, la valeur d’une infirmière, d’un infirmier, comme celle de tout soignant, est inestimable et chacun d’entre nous doit s’en souvenir, à jamais. 

Au travers du leadership infirmier, il est question également d’autonomie et d’émancipation en faisant valoir toutes les facettes du métier – pratique clinique, formation, recherche, organisation – découlant  de son rôle propre et de l’autonomie qui en découle, là est la créativité, et ce qui nourrit l’Art infirmier. La finalité étant la qualité et la sécurité des soins dispensés aux patients mais également les bénéfices attendus des études, des recherches menées par les infirmier(e)s, de leurs résultats, le tout s’inscrivant dans une nouvelle filière à valoriser car valorisable : celle d’une nouvelle discipline qui prend corps à l’université : les Sciences infirmières. Les opportunités seront belles pour gagner en crédibilité et faire avancer l’Art infirmier avec, toujours en tête, le bénéfice attendu pour la profession, le patient, sa famille et le système de santé dans son entier. Déployer ses savoirs, son savoir-faire et son savoir-être ne suffit pas, il faut aussi le faire savoir, en faire la promotion.

Aujourd’hui, la profession infirmière est plurielle (une force), déployée sur mille et un terrain d’exercice, avec des compétences autant multiples que spécifiques (une faiblesse), ce qui ne sert pas toujours la vision commune et les aspirations de chacun, même si le métier socle reste le même pour tous. Pour gagner en leadership, il faut que la profession avance en synergie avec ses instances représentatives, ses associations, ses syndicats… et bien sûr ses tutelles, qu’elle développe un discours, fort, qui parle à tout un chacun, qu’elle défende son engagement et ses valeurs, qu’elle fasse entendre sa voix au plus haut et au plus loin, notamment au niveau politique. Il faut surtout qu’elle se persuade « qu’elle le vaut bien » et qu’elle continue à le montrer et à influencer pour atteindre un objectif partagé de tous : habiter véritablement sa place au cœur du système de santé.

Interview téléphonique réalisée par Louis-Serge Réal del Sarte le 22 avril 2021

Quel est l’avenir des infirmiers en France ?

Interview du Professeur Guy VALLANCIEN

La Question du jour

Quel est l’avenir des infirmiers en France ?
Je pense que l’avenir des infirmiers est considérable en France dans la mesure où nous avons un système qui est beaucoup trop centré sur le médecin. Le médecin à tout faire. Et les infirmiers ont une expertise en soins et une qualité professionnelle qui doit leur permettre de pouvoir assurer plus de prise en charge de prescription, même de faire des diagnostics, pourquoi pas, un certain nombre de pathologie bégnine sans faire appel aux médecins systématiquement.
C’est donc un vrai changement. On a vu que c’est en train de venir avec ce que l’on appelle les infirmiers en pratique avancée qui sont des infirmières qui subissent un cursus complémentaire au-delà de la licence, des trois années de licence, elles suivent un cursus de deux ans avant d’avoir ce titre.
Malheureusement les infirmières sont encore mal reconnues, les médecins les jalousent parce que quand on est dans une médecine libérale, si quelqu’un d’autre fait les actes que vous devez faire et bien vous n’êtes pas payés, cela créait des soucis, cela créait aussi des soucis avec les infirmiers qui restent au niveau de la licence, donc c’est difficile de faire accoucher dans ce pays une génération de femme, c’est 87% de femmes qui sont infirmiers et infirmières et d’hommes, et qui vraiment demain seront je pense le pilier de la santé car ils seront et elles seront sur tous les territoires que ce soient dans les campagnes , les montagnes, les villes, les banlieues de façon à assurer la prise en charge des populations aussi bien en prévention que en soins.
Donc c’est vraiment un métier d’avenir et qui va demander des formations de plus en plus complètes, de plus en plus pratiques. Il faut créer des formations qui ne soient pas des formations théoriques comme le fait trop souvent l’université mais des formations professionnalisantes appliqué sur le terrain de façon à ces personnels qui vont poursuivre leurs études d’avoir les meilleures chances de pouvoir pratiquer dans les meilleures conditions.

Texte Interview réalisée par téléphone le 22 février 2021

Le Professeur Guy VALLANCIEN sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Vallancien